Sur le terme Cryptobourgeoisie

#0 #manifeste

I. Objet de ce texte

Ce document a pour objet de définir un terme qui n'existait pas auparavant, mais dont le référent, lui, existe déjà.

Cryptobourgeoisie est un terme descriptif désignant une condition historiquement émergente : une nouvelle relation entre individus, capital et pouvoir, rendue possible par les systèmes cryptographiques. Ce n'est ni un slogan, ni une aspiration, ni une identité à revendiquer.

Ce texte précède tout manifeste, toute déclaration, toute stratégie. Son objet est d'expliquer ce que l'on nomme, avant que quiconque ne s'interroge sur ce qu'il faut faire.

II. Pourquoi un nouveau terme était nécessaire

Le langage politique accuse toujours un retard sur la réalité technologique.

Les termes existants — citoyen, capitaliste, bourgeois, élite, classe — présupposent :

Les systèmes cryptographiques rompent ces présupposés.

Un mot nouveau était requis pour décrire des acteurs qui :

Aucune catégorie de classe existante n'était assez précise pour cette configuration.

III. La bourgeoisie historique

La bourgeoisie originelle n'a pas commencé en tant que classe dirigeante.

C'étaient :

Leur trait déterminant était la mobilité.

Ils détenaient un capital mobilier plutôt que de la terre. Ils opéraient à travers les frontières, entre souverainetés, en dehors des hiérarchies féodales. Leur levier venait de l'optionnalité : la capacité de se déplacer, de se retirer, de réallouer.

Historiquement, la bourgeoisie a miné le féodalisme moins par la révolte que par l'insignifiance.

Avec le temps, cependant, elle s'est centralisée :

La bourgeoisie est devenue institutionnelle, territoriale, et finalement indiscernable des structures qu'elle avait autrefois contournées.

IV. La filiation cypherpunk

À la fin du vingtième siècle, une tradition parallèle a émergé.

Les cypherpunks opéraient en dehors de la politique au sens conventionnel. Ils ne recherchaient ni représentation, ni légitimité, ni réforme. Leur prémisse était technique :

La cryptographie modifie l'équilibre du pouvoir entre individus et institutions.

Plutôt que d'affronter l'autorité, ils :

Leur éthique était pragmatique plutôt qu'utopique. Les systèmes étaient jugés sur ce qu'ils faisaient respecter, non sur ce qu'ils promettaient.

Bitcoin et les protocoles apparentés furent les premières instanciations réussies de cette éthique au niveau du capital lui-même, non des anomalies à sa périphérie.

V. Ce que « crypto » signifie dans ce contexte

« Crypto » désigne ici l'applicabilité cryptographique, non les marchés, les jetons ou la culture.

Un système cryptographique :

Là où les formes antérieures de capital requéraient des institutions pour la conservation, le règlement et la légitimité, le capital cryptographique se sécurise et se transfère lui-même.

Cette distinction est fondatrice.

VI. Définition : la cryptobourgeoisie

La cryptobourgeoisie rassemble ceux qui :

Cette catégorie n'est ni juridique, ni sociale, ni démographique. C'est une classe comportementale et technique.

L'appartenance se démontre plutôt qu'elle ne se déclare.

VII. Distinctions d'avec les autres classes

La cryptobourgeoisie se distingue nettement des autres classes :

Son pouvoir déterminant est la sortie, non le commandement.

VIII. La sortie comme pouvoir

Historiquement, le pouvoir se mesurait à la capacité de contraindre. Dans les systèmes cryptographiques, il repose de plus en plus sur la capacité de se retirer.

La sortie fonctionne comme :

La cryptobourgeoisie n'a guère d'intérêt pour la réforme, car la réforme présuppose la dépendance. Elle n'a guère besoin de reconnaissance, car la reconnaissance présuppose une juridiction. Elle bâtit à la place des systèmes dans lesquels la reconnaissance devient inutile.

IX. Pourquoi ce n'est pas un mouvement

Les mouvements requièrent :

Chacun de ces éléments crée des points de capture.

La cryptobourgeoisie évite ces structures par construction. Sa continuité se maintient par :

Dès lors que ce terme sert à mobiliser, à moraliser ou à centraliser, il a déjà dérivé loin du phénomène qu'il était censé décrire.

X. Une condition transitoire

Comme la bourgeoisie à ses débuts, cette classe est transitoire.

Elle ne gouverne pas, et n'a pas besoin de le faire.

Sa fonction historique est limitée et suffisante :

Ce qui suit reste indéfini.

Cette ambiguïté est structurelle. Rien d'accidentel ne l'a produite.

XI. Déclaration de clôture

La cryptobourgeoisie est une condition qui émerge lorsque les outils rendent l'obéissance optionnelle, non une identité à adopter.

Personne ne la rejoint. Au mieux, on reconnaît que le départ a déjà eu lieu.